mardi 24 septembre 2013

Blackberry, qu’es-tu devenu ?

L’annonce fait la une de nombreux journaux, même si beaucoup s’y attendaient. En effet, à la mi-août, la société Blackberry (ex RIM Research in Motion) reconnaissait entamer les procédures pour un rachat et une profonde réorganisation. C’est donc désormais chose faite avec l’acceptation par Blackberry de son rachat par le groupe Fairfax (déjà actionnaire à hauteur de 10%) pour un montant de 4.7 milliards de dollars. Ce chiffre, apparemment impressionnant, fait en réalité froid dans le dos quand on sait qu’il y a encore cinq ans, la société canadienne pesait 84 milliards de dollars !   

Comment expliquer cette chute vertigineuse de la valeur de Blackberry ? Par quel mauvais tour de magie une société synonyme autrefois de marque de référence pour les professionnels se trouve aujourd’hui dans cette situation, avec une part de marché aussi ridicule ? De nombreux facteurs peuvent expliquer la fin d’une ère particulière dans l’univers des smartphones, mais le principal problème est assurément venu d’un manque d’anticipation et d’une vision claire de ce que devait être Blackberry. 

Fondée en 1984 par Mike Lazaridis et Douglas Fregin, RIM va connaître une croissance continue grâce à des produits de qualité, bien construits, avec des logiciels performants pour le milieu de l’entreprise, tant et si bien qu’en 2005, RIM affiche la plus forte rentabilité du secteur. Ses produits deviennent même une marque de statut social, à tort ou à raison : celui qui possède un téléphone de la marque doit forcément être quelqu’un d’important ! On les distingue principalement par la présence d’un véritable clavier, souvent imité, rarement égalé, et surtout par ses capacités de messagerie, à l’époque supérieures à la concurrence. 

Seulement, la société va se laisser déborder par deux nouveaux concurrents aux ambitions mondiales et à la stratégie marketing parfaitement rôdée : il s’agit d’Apple avec la sortie du premier iphone en 2007 et du système d’exploitation Androïd de Google un an plus tard. Grâce ou à cause de bons chiffres de ventes sur 2007-2008, RIM se repose clairement sur ses lauriers, se contentant d’améliorer ses produits existants au lieu de les repenser à partir des besoins de ses utilisateurs qui utilisent de plus en plus leurs smartphones au travail et à la maison. Cela implique donc le renforcement des capacités numériques (photos, vidéos, applications ludiques, etc…), ce que fait avec beaucoup de retard et peu d’efficacité RIM. 

Certes, RIM cherche à élargir avec succès son public via la sortie de terminaux moins chers, colorés, aux fonctions moins élaborés mais suffisantes pour répondre à un public jeune qui aime communiquer via la messagerie Blackberry. Mais en même temps, la société n’est plus en avance par rapport à ses concurrents ; elle cherche maladroitement à les rattraper, mais sans s’en donner réellement les moyens. L’exemple le plus criant est sans aucun doute la Playbook, qui devait être la réponse de RIM à l’Ipad d’Apple. Le produit était magnifique, bien construit ; il avait reçu des retours particulièrement élogieux de la presse spécialisée. Mais des choix stratégiques incompréhensibles (fonctions de base liées à la messagerie non présentes, sauf à passer via un smartphone de la marque… question simplicité on repassera !) associés à un prix particulièrement élevé ont conduit au naufrage que l’on sait : un peu plus de 200 000 tablettes vendues, contre 500 000 espérées !

Au lieu d’adopter le modèle Apple, c’est-à-dire se concentrer sur peu de produits mais les concevoir dans leur intégralité (hardware & software), RIM va persister à décliner ses modèles phares, laissant ses concurrents accroître de façon impressionnante leurs parts de marché. Sans réelle direction stratégique, RIM recourt à la solution de « facilité » pour limiter les pertes : le licenciement de milliers d’employés, laissant ainsi sur le marché du travail des spécialistes qui pourront partager leur expertise auprès de la concurrence !

Par ailleurs, la société, pourtant axée monde de l’entreprise, va faire preuve d’un manque de réactivité majeur fin 2011 avec une panne quasi mondiale de ses services et ce pendant trois jours ! La panne peut toujours survenir, pour n’importe quelle société, mais le maître mot doit être réactivité ! Ces trois jours ont laissé des traces dans la confiance portée à RIM… confiance d’autant plus perdue qu’au début de l’année 2012, les fondateurs quittent le navire !

Au début de l’année 2013, RIM joue sa dernière carte avec la sortie en janvier du système d’exploitation BB10, chaleureusement accueilli par la presse spécialisée et le public, épaulé par deux terminaux prometteurs le Z10 (sans clavier) et le Q10. Seulement, les délais d’attente pour profiter du produit à l’échelle mondiale sont trop longs et laissent Apple et Google (avec Androïd) accélérer leur rythme de mise à jour. En outre, RIM qui prend le nom désormais de Blackberry, commet une erreur impardonnable auprès de ses clients et de ses fans en revenant sur une promesse : l’annonce du portage de BB10 sur la Playbook. Si Blackberry avait tenu sa promesse, il aurait accru rapidement sa base d’utilisateurs de BB10 et les aurait par la même occasion incités à tester, voire acheter, le smartphone avec le nouveau système d’exploitation.

Au lieu de cela, pour des considérations soi-disant techniques, Blackberry a condamné l’existence de sa seule tablette et a clairement donné l’image d’une société qui doute de ses ressources et qui ne tient pas sa parole. C’est d’autant plus triste que j’écrivais à l’époque que la société avait une carte à jouer pour demeurer dans la cour des grands. La confirmation de son rachat et l’annonce de la suppression de plus de 4500 postes sur les 12000 que compte l’entreprise montrent que Blackberry, par excès de confiance et par manque de stratégie, a loupé le coche. 

Il est regrettable en tout cas que désormais, le consommateur se retrouve face à un duopole avec le risque d’un cloisonnement des innovations et d’une baisse de prises de risque non négligeable.

Tribune publiée initialement pour le HuffingtonPost le 24 septembre 2013 (http://quebec.huffingtonpost.ca/maxime-pinard/blackberry-echec_b_3983262.html)

jeudi 12 septembre 2013

Apple : la fin de la révolution ?

Mardi soir se tenait un de ces événements qui agitent la planète numérique avec sa cohorte de journalistes et de fans suivant en streaming, quasiment minute par minute, les annonces de nouveaux produits, avec son lot de joies, de déceptions, de surprises quand le secret n’avait pas été éventé. 

La Keynote d’Apple n’a pas dérogé à la règle, eu égard aux nombreux commentaires et analyses qui fusent sur la Toile depuis hier. Mon analyse s’y ajoute donc, mais risque fort d’être rangée dans la partie « avis négatif », eu égard au spectacle qu’il m’a été donné de voir hier. 

Que nous avait-on promis ? En fait, Apple se mure dans le silence les mois précédents la sortie de nouveaux produits, prenant soin de ne commenter aucune des rumeurs lisibles sur tant de sites. On nous avait promis un iphone avec une capacité de 128Go, un iphone low cost, voire une montre iWatch… Bref, des projets qui auraient pu redynamiser la firme de Cupertino qui, depuis le décès de Steve Jobs, semble se reposer sur ses lauriers et refuser de prendre des risques. 

Au final, qu’a-t-on eu ? La naissance de deux iphones, le 5c (dit low cost…) et le 5s, vaisseau amiral de la flotte. Certes, ce dernier a un certain intérêt grâce à un nouveau processeur (A7) 64bits bien plus puissant que ceux équipant les anciennes générations d’iphones, mais obligeant par la même les développeurs à concevoir des applications 64 bits, ce qui risque de créer une rupture dans le monde d’Apple, les autres iphones fonctionnant tous en 32 bits. A cela s’ajoute un capteur photo sensiblement amélioré qui devrait satisfaire bon nombre de photographes amateurs qui ne voient pas l’intérêt d’investir dans un vrai appareil photo, même si ce dernier a le mérite cependant d’avoir bien souvent une stabilisation mécanique, évitant les photos floues que se partageront des millions d’ « iphone addicts »… Une nouvelle couleur est proposée : « champagne ». Elégant ou effet « bling bling » ? A vous de trancher ! Enfin, et c’est sans doute l’unique réelle nouveauté du modèle haut de gamme : un lecteur d’empreintes dénommé Touch ID qui permettra à l’utilisateur de simplifier ses achats par exemple. A ceci près qu’Apple a eu l’idée de « génie » de ne pas inclure de puce NFC, ce qui aurait été cohérent pour faire du terminal mobile un vrai moyen de paiement sûr et rapide. 

Le second bébé d’Apple se nomme 5c et non, ce n’est pas un iphone low cost, à moins que payer plus de 500 dollars pour un smartphone ne devienne un prix plancher ! Il s’agit d’un iphone de milieu de gamme, construit à partir de matériaux moins nobles que l’iphone 5s même s’il conserve un écran rétina à la qualité certaine. Apple suit la tendance de constructeurs comme Nokia en proposant plusieurs coloris, ce qui est apparemment recherché par les consommateurs. En réalité, le vrai iphone low cost devient l’iphone 4s qui voit son prix chuter à 399 euros pour la version 8 go. En d’autres termes, Apple vous vent un appareil sorti il y a presque trois ans avec une capacité mémoire ridicule aujourd’hui  et le tout pour un prix proche de smartphones milieu voire haut de gamme aujourd’hui !

Le « one more thing » si cher à Jobs est de façon regrettable absent, Apple n’ayant rien à proposer de nouveau, d’innovant. Quid de l’Iwatch, de la TV made in Apple ? En réalité, Apple adopte le modèle des constructeurs informatiques classiques, sortant un modèle innovant tous les trois ans et surfant sur la vague via l’annonce de mises à jour ponctuelles censées faire attendre le consommateur avant une nouvelle « révolution ». Seul le MacPro peut donner l’espoir d’une société toujours innovante et courageuse, mais le délai d’attente entre l’annonce et la possibilité de voir la « bête » a cassé la dynamique marketing. 

Certes, Apple va continuer à vendre des millions de smartphone, mais petit à petit, il crée des déceptions, des désillusions, visibles entre autres par des ventes moins bonnes que prévues, par un cours boursier de plus en plus fluctuant. En cédant à l’opinion dominante via la sortie d’un ipad plus petit (avec un sacrifice assumé sur ses spécificités techniques), en ajoutant des couleurs à l’iphone pour le rendre plus « cool », Apple se banalise. Or, une société qui vend si cher ses produits, qui promet une expérience hors du commun à l’utilisateur, peut-elle se permettre de ne pas être au sommet et à part ? Assurément non ! 

La situation est d’autant plus préoccupante qu’il est difficile de comprendre la stratégie d’Apple aujourd’hui, d’analyser comment elle se positionne vis-à-vis de ses concurrents alors qu’elle donne l’impression d’être un brin autiste par moments. Pendant qu’Apple muscle ses iphones, le concurrent coréen Samsung fait feu de tout bois  avec la sortie de nombreux produits. Certes, la distinction des gammes en pâtit devant l’avalanche d’annonces, mais Samsung en profite également pour innover et apporter de réelles nouveautés à ses produits. On peut douter de la Galaxy Gear, la réponse (trop) anticipée de Samsung à la montre d’Apple Iwatch (qui n’existe qu’en croquis de designers pour l’instant), mais toujours est-il que Samsung essaie de proposer du neuf ! Tout en imitant Apple via la mise à jour des composants de ses smartphones et tablettes, il prend le risque d’apporter de nouvelles fonctions à ses machines (utilisation du stylet repensée pour la gamme Note par exemple) tout en maintenant une gamme de prix suffisamment large pour toucher le plus large public possible. 

L’objectif est clair : atteindre une masse critique suffisante pour fédérer les consommateurs autour de la marque Samsung et non plus seulement de l’association Androïd (Google) / Samsung. La part de marché de Samsung, proche du tiers des ventes de smartphones, atteste du succès de la stratégie opérée. 

Ce qu’il manque à Apple en ce moment, c’est une vision. Cela passe par une nécessaire remise à plat de ce qui est admis généralement. Apple a bâti son succès en repensant le fonctionnement d’objets communs (baladeurs, téléphones, etc…) et en s’interrogeant en profondeur sur le comportement du consommateur. Que veut-il ? Que cherche-t-il à faire que la technologie ne lui permet pas encore ? Comment améliorer son expérience d’utilisateur ? L’anticipation qui a fait de Jobs un visionnaire semble faire défaut aujourd’hui chez les stratèges d’Apple. Certes, la société fabrique toujours des produits de qualité, mais il manque ce « petit plus » qui la distingue des autres. Souhaitons-lui d’avoir à nouveau des idées de génie, qui seront sans aucun doute copiées, mais qui permettront aux nouvelles technologies de progresser continuellement ! 

Avec une petite pointe d’ironie, peut-être pourrions-nous déjà souhaiter un smartphone qu’il ne faille pas recharger quasiment tous les jours et qui assure par ailleurs une réelle sécurité et vie privée à son propriétaire… Les récentes révélations quant à la capacité de la NSA à voir avec facilité ce qu’il y a dans votre smartphone sont un pied d’appel aux constructeurs pour innover vraiment dans ce domaine!

Chronique publiée initialement pour le Huffington Post Québec le 11 septembre 2013 (http://quebec.huffingtonpost.ca/maxime-pinard/apple-fin-revolution_b_3907802.html)

mardi 3 septembre 2013

Syrie: cyberguerre? Quelle cyberguerre?

Depuis deux semaines, les déclarations se sont multipliées quant à une très prochaine intervention occidentale en Syrie. L’objectif affiché est clair : frapper les forces de Bachar Al-Assad suite à l’utilisation d’armes chimiques contre des civils.

On assiste à une certaine cacophonie diplomatique, dont le paroxysme a été atteint avec la volonté du Président Obama de solliciter le Congrès avant d’agir, prenant de cours l’allié français qui se voit contraint d’inclure plus ou moins fortement le Parlement dans son initiative, et ce après le refus du Parlement britannique d’intervenir. Le temps semble donc jouer pour l’instant au profit du régime de Bachar Al-Assad qui peut ainsi organiser autant que possible sa défense en cas d’attaque. 

Cette dernière, selon les dires des officiels occidentaux, n’impliquera pas de troupes au sol. Il s’agira de tirs de missiles à partir des bâtiments situés en Méditerranée ou bien de raids aériens. Il y a également un autre champ d’affrontements qui est de plus en plus évoqué par les médias : le cyberespace où pourrait se mener une « cyberguerre » entre la Syrie, ses alliés et les Occidentaux. 

Pour appuyer cette hypothèse, on peut citer la récente cyberattaque ayant paralysé Twitter et Facebook pendant plusieurs heures, cyberattaque revendiquée par la Syrian Electronic Army. La réponse ne s’est guère faite attendre avec plusieurs cyberattaques menées contre des structures du régime syrien par des hackers anti-Assad. Les hackers des deux camps s’affrontent parfois directement, en cherchant à déstabiliser l’adversaire via la mise en ligne de l’identité des hackers ennemis.  

Or, bien que ces cyberattaques soient réelles, elles ne sauraient participer d’une cyberguerre. Comme déjà évoqué dans de précédents écrits, la notion de cyberguerre est problématique à plus d’un titre : elle suppose que les participants soient clairement identifiés, qu’elle soit suffisante pour porter à elle seule des dommages conséquents à l’adversaire, etc… Si l’exemple iranien avec la cyberattaque américaine conduite avec le virus Stuxnet peut s’approcher du concept de cyberguerre, ce qui se passe en Syrie est très différent. 

Les cyberattaques des deux camps ne sont pas d’une grande technicité. Les hackers ont surtout profité de failles ou agi de manière détournée, comme dans le cas du piratage du New York Times, où aucune information n’a été dérobée. Le site a simplement été rendu inaccessible grâce au piratage d’un prestataire de service qui collabore avec le quotidien américain. Le même résultat a été observé en Syrie, où l’agence de presse nationale a vu son site inactif, mais sans pour autant que ce dernier soit contrôlé et utilisé par l’adversaire. Dans un article du Nouvel Observateur (http://obsession.nouvelobs.com/hacker-ouvert/20130830.OBS4986/syrie-les-hackers-a-l-assaut-de-damas.html), un groupe de hackers affirme « a voir pris le contrôle du ministère de l’énergie, de la poste… ». Que signifie « avoir pris le contrôle » ? Il ne faut pas croire que les infrastructures vitales soient entre les mains des hackers anti-Assad, tout au plus sont-ils parvenus à gêner temporairement la liaison internet entre les services. Le fantasme de cyberguerriers étatiques s’affrontant en temps réel et portant des coups majeurs à l’adversaire a encore de beaux jours devant lui. 

Pourtant, il serait préjudiciable de négliger la puissance cybernétique, qui n’en est qu’à ses prémices. Les Etats-Unis consacrent des milliards de dollars chaque année (avec un budget en forte croissance d’ailleurs) à leur cyberdéfense, et l’on constate que de plus en plus de pays cherchent à développer des capacités cybernétiques aussi bien défensives qu’offensives. On peut supposer que d’ici quelques années, la technologie aura fait suffisamment de progrès pour que des cyberattaques puissantes puissent être lancées rapidement. Cela pourrait constituer une parade à ce qu’on appelle « des frappes ciblées » qui portent mal leur nom vu les victimes civiles à déplorer. Dans le cadre d’une décision des Nations unies, une telle initiative permettrait de désorganiser fortement le pays visé, et ce de façon non létale. 

Soulignons néanmoins que le succès d’une cyberattaque dépend avant tout de la qualité des informations transmises. Il faut donc impérativement des services de renseignement performants ; c’est ce qui a expliqué en grande partie le succès de Stuxnet. Le facteur humain demeure ainsi encore largement prépondérant pour tout ce qui a trait aux activités cybernétiques.

Tribune publiée le 3 septembre 2013 pour le Nouvel Observateur (Le Plus) (http://leplus.nouvelobs.com/contribution/931830-syrie-pourquoi-on-ne-peut-toujours-pas-parler-de-cyberguerre.html)