lundi 9 décembre 2013

Les Chromebook de Google : un séduisant « big brother » individualisé ?

On ne peut pas les rater ; le matraquage publicitaire fonctionne à merveille, appliquant les codes d’Apple avec des publicités sobres, élégantes, utilisant un vocabulaire compréhensible par tous et jouant à fond la carte de l’émotion. Le but : que le consommateur conçoive son objet comme un moyen d’exprimer et de partager ses sentiments. De quoi s’agit-il ? Apparemment d’un simple ordinateur portable, répondant au doux nom de Chromebook auquel on aurait greffé un nouveau système d’exploitation au lieu des classiques Windows, Mac OS, et pour quelques rares cas Linux…

Les premiers résultats semblent montrer que Google a relativement réussi son coup et que les quelques modèles sortis ont quelque chose en plus, qui les rend séduisant dans un contexte technologique marqué par l’hyper prédominance des tablettes. Google, à l’instar d’Apple, s’est posé des questions simples pour concevoir cet ovni numérique : que fait principalement l’utilisateur moyen d’un ordinateur portable ? Quel coût est-il prêt à consentir pour un tel achat dans un contexte de crise et d’obsolescence programmée des outils des NTIC ?

La réponse est simple : avec un ordinateur portable léger et autonome, consulter ses mails, voir des vidéos, écouter de la musique, faire des recherches en ligne, jouer à quelques jeux, taper quelques textes de temps en temps, partager ses photos retouchées de façon rudimentaire, le tout pour un prix le plus faible possible. En effet, les spécificités techniques ne semblent pas primordiales du moment que l’ordinateur répond aux besoins de l’utilisateur. Contrairement aux netbooks qui avaient des composants insuffisants pour faire tourner correctement leur système d’exploitation, affectant l’expérience utilisateur, Google a su doser intelligemment les spécifications techniques de ses ordinateurs pour en tirer le meilleur avec son système Google Chrome OS. Pour environ 300 euros (cela dépend des modèles, Samsung, Acer, HP ayant des produits aux spécificités différentes), les consommateurs peuvent s’offrir une machine répondant à la quasi intégralité de leurs besoins. 

Cerise sur le gâteau : Google met en avant la mise à jour automatique de son système, la protection contre les virus et le stockage des fichiers dans un nuage numérique. Bref, de quoi rassurer des novices en informatique qui ne veulent guère se soucier de l’entretien de leur machine… 

Apparemment, le Chromebook serait l’outil parfait pour l’écrasante majorité des consommateurs du numérique mais quelques grains de sable, plus ou moins gros, viennent perturber la belle mécanique du géant de la recherche en ligne. Tout d’abord, le produit en lui-même n’est pas exempt de défaut : les produits ont en commun une construction assez « cheap », qui laisse songeur quant à la durée de vie de l’appareil, des composants insuffisants pour les besoins du numérique d’ici quelques années. Même si des progrès sont à signaler dans ce domaine, force est de constater que les Chromebooks ne préservent leur intérêt que lorsqu’ils sont connectés à Internet. De plus, les applications proposées sont certes assez simples à utiliser, mais insuffisantes pour des usages précis. Je pense en particulier aux applications bureautiques qui ne sauraient rivaliser avec des suites comme Office ou Open Office. 

De plus, même si le magasin en ligne s’étoffe chaque jour de plus d’applications, on ne peut s’empêcher de souhaiter une fusion de Google Chrome OS et d’Androïd, pour plus de rationalité et de visibilité sur l’offre proposée. 

Le vrai problème de ces produits, et ce qui en fait paradoxalement leur force, c’est l’écosystème proposé aux consommateurs. Le système d’exploitation est pensé par et pour Google, incitant les internautes à utiliser les services du géant numérique. On pourrait facilement objecter que les acheteurs de tels produits sont déjà des aficionados de Google, mais cela n’enlève rien aux problématiques de sécurité et de vie privée que de tels produits posent.

Premièrement, le système est extrêmement contrôlé par Google qui ne permet pas de modifications profondes comme sous Linux. Pour installer des applications, il faut passer par le Chrome store avec le risque d’une censure de futures applications, comme c’est déjà le cas chez Apple. Des versions modifiées (ou piratées, au choix) seront sans doute proposées pour permettre à chacun d’installer les programmes qu’il désire mais ce ne sera pas à la portée de tous. Ce nouveau système d’exploitation pose également la question de la compatibilité avec les données issues des autres systèmes d’exploitation : cela sera-t-il garanti dans le futur ou assisterons-nous à une guerre des géants numériques, qui s’appuieraient sur des logiciels phares (un peu comme le secteur des jeux vidéo) ?

Deuxièmement, et c’est sans doute la crainte majeure que je vois avec le développement de ce genre de produits, c’est l’achat par le consommateur d’un produit qui va l’aider à communiquer toujours plus d’informations personnelles sur Internet, conférant à Google un pouvoir sans équivalent dans notre histoire numérique. N’est-ce pas un représentant de Google qui a affirmé que la vie privée allait devenir une « anomalie » dans le cyberespace ? Sous prétexte de nous proposer des services toujours plus ciblés, Google demande à l’internaute de se mettre à nu, sans recours possible, montrant à la communauté numérique l’ensemble de sa vie privée, et dans certains cas professionnels. 

Contrairement à certains qui affirment qu’ils n’ont rien à cacher, donc que ça ne les dérange pas que leurs informations privées soient visibles et utilisées à des fins commerciales, je revendique le droit, voire le devoir, pour chaque internaute de veiller à protéger sa vie privée. Cela passe par le refus de technologies que l’on ne comprend pas toujours, que l’on ne maîtrise que rarement, censées faciliter notre existence, mais qui ne font en réalité que fixer des barrières que l’on ne peut plus franchir, une fois qu’on les a laissées être érigées. 

Au risque de provoquer, je considère qu’un achat technologique, pouvant potentiellement affecter notre vie cybernétique, est un acte éminemment citoyen et politique. Que ceux qui achètent des machines du type du Chromebook aient conscience de la portée de leur acte !  

Chronique publiée initialement pour le Huffington Post Québec le 9 décembre 2013 (http://quebec.huffingtonpost.ca/maxime-pinard/chromebook-google-big-brother_b_4398970.html)