dimanche 19 janvier 2014

Le discours d’Obama sur la NSA : des « mesurettes » pour une stratégie réaffirmée

C’est un doux euphémisme que de dire que le discours du Président Obama sur le travail de la NSA, prononcé le 17 janvier 2014 au Ministère de la Justice était attendu. De façon assez curieuse, il a suscité évidemment l’intérêt du peuple américain, mais aussi (et surtout ?) des médias et chancelleries étrangers qui depuis l’allocution du Président Obama y vont de leur analyse pour comprendre la position exacte de l’Administration. 

A ce titre, force est de constater que le discours du Président est d’une grande habilité, voire d’un certain machiavélisme, tant les interprétations sont diverses, entre ceux qui y voient un réel progrès avec une prise de conscience du Président Obama des dérives de la NSA et ceux qui dénoncent un simple écran de fumée et un appui tacite du Président aux activités de la NSA. A partir d’une analyse du texte prononcé et d’une vision plus globale des enjeux cybernétiques mondiaux, on peut légitimement penser que la vérité est entre ces deux approches et que l’action médiatique du Président Obama est avant dictée par une conception forte de la Realpolitik. 

Remarquons tout d’abord que de façon surprenante, les médias européens se sont avant tout focalisés sur l’annonce du Président Obama de ne plus espionner les dirigeants étrangers et alliés (il a eu ce trait d’humour : « I will pick up the phone and call them, rather than turning to surveillance »), même si ce dernier a précisé qu’il se réservait le droit de le faire si la sécurité nationale des Etats-Unis était compromise. En d’autres termes, rien ne change véritablement, les Etats-Unis ont toujours les mains libres pour agir mais il leur faudra justifier davantage leurs activités. Notons au passage que personne ne s’interroge sur l’autre aspect du problème : que font les services de renseignement des dirigeants écoutés pour pallier ces failles de sécurité inquiétantes ? En ont-ils d’ailleurs les moyens ?  

A la lecture de son discours, on a le sentiment que celui-ci est avant tout destiné au peuple américain, qui a été choqué d’apprendre qu’il était écouté massivement par des agences fédérales, et ce sans garde-fou efficace. Dans un style clair et accessible, le Président Obama revient tout d’abord sur l’histoire du renseignement américain et surtout les raisons de ce dernier (protéger les intérêts américains) tout en reconnaissant clairement la possibilité de dérives en matière de respect de la vie privée. Curieusement (ou habilement), le Président parle de « possibilité », comme s’il se refusait à prendre acte des vastes dérives de la NSA. 

Il poursuit en énonçant les menaces qui pèsent sur les Etats-Unis, faisant allusion à un possible « Pearl Harbour numérique », ce qui effraie le citoyen mais qui n’est le résultat d’aucune analyse rationnelle. On aurait pu s’attendre à ce qu’il insiste sur tous les attentats évités grâce aux programmes de surveillance mais il ne fait qu’évoquer des capacités d’écoute sur tous les points de la planète. Il loue en revanche de façon très appuyée le travail des agents de la NSA, cherchant la compassion de l’électorat américain lorsqu’il les présente comme des personnes ordinaires qui utilisent les réseaux sociaux et qui ont conscience des enjeux de vie privée qu’ils ont à maîtriser (« They have kids on Facebook and Instagram, and they know, more than most of us, the vulnerabilities to privacy »). Il prend leur défense en reconnaissant qu’au sein de telles structures, des erreurs sont forcément commises, mais qu’elles sont toujours rectifiées. On est censé le croire sur parole…

On peut d’ailleurs être surpris par la place du « 11 septembre » dans son discours, que ce soit comme point de rupture dans l’histoire des Etats-Unis que comme épouvantail que l’on agite pour justifier des mesures critiquables par ailleurs. Ce cadre conceptuel, assez daté, est complété par des références à la lutte contre le terrorisme ; on peut se demander à ce sujet si les immenses moyens dont disposent les agences fédérales en matière d’outils cybernétiques sont si efficaces que cela pour éviter des attentats terroristes ? On peut légitimement penser que les terroristes trouveront d’autres moyens pour communiquer, échanger, organiser leurs opérations : ils seront certes plus rudimentaires ou au contraire plus sophistiqués, mais ils passeront au travers des mailles du filet cybernétique de la NSA qui n’est pas infaillible. 

Globalement, le travail des agences, et en particulier celui de la NSA ne va pas changer fondamentalement. Le Président Obama confirme la stratégie de collectes massives (« to collect more information about the world, not less ») pour les données situées à l’étranger, ajoutant de façon juste mais aussi un peu brutale : « on ne va pas s'excuser juste parce que nos services sont peut-être plus efficaces ». La vanité affichée par le Président rappelle aux autres puissances numériques que les Etats-Unis sont les leaders du cyberespace et qu’ils n’ont en aucun cas l’intention de contenir leur puissance. 

Le Président Obama dénonce également l’hypocrisie de certains pays (qu’il ne cite pas mais on comprend vite de qui il s’agit) qui ont « feint  la surprise devant les révélations de Snowden », dont les conséquences pour les Etats-Unis ne seront entièrement perceptibles que dans plusieurs années. Cependant, comme un hochet agité devant un enfant, le Président veut créer un poste de diplomate en charge des questions de renseignement numérique (« technology and signals intelligence ») : quel sera son champ d’action ? Nul ne le sait pour l’instant !

C’est au niveau national que les changements sont le plus visibles avec l’obligation pour la NSA d’obtenir une autorisation judiciaire à chaque fois qu’elle voudra collecter des métadonnées. A cela s’ajoute une évaluation annuelle des pratiques d’interceptions électroniques. L’autre aspect majeur évoqué par le Président Obama est le stockage de ces métadonnées. Jusqu’à présent stockées par les agences, elles devraient être transférées au sein d’une entité non-gouvernementale (aux contours flous pour l’instant), les opérateurs numériques ayant refusé d’endosser la responsabilité d’un tel stockage de trésor d’informations. 

Ce qui est frappant dans les annonces du Président Obama, c’est le flou qui les entoure et leur faible portée à court et moyen terme. La stratégie de la NSA (collecter le maximum puis faire le tri) ne sera pas véritablement remise en cause, puisque l’intérêt national doit prédominer. Il faudra voir la marge de manœuvre réelle laissée à la Justice pour encadrer ces écoutes, mais il est fort probable qu’elle sera amenée à avaliser quasi systématiquement ce qui lui sera présenté. 

Seuls des utopistes pouvaient croire en une révolution numérique présentée par le Président Obama qui avait eu pourtant l’intelligence de nommer un panel d’experts pour proposer des solutions à la réforme des activités de la NSA et au rapport entre liberté et sécurité. Mais il n’a quasiment rien repris de leurs idées, certes très audacieuses, mais qui avaient le mérite de poser des questions de fond. 

Appelant pourtant à un « débat ouvert » sur ces thèmes, le Président Obama s’est pour ainsi dire dérobé, donnant quelques miettes aux défenseurs des droits, mais consacrant le travail des agences. Mais pouvait-il en être autrement ? Qu’aurait-on dit s’il avait défendu Snowden, s’il avait critiqué la NSA ? On l’aurait accusé de ne pas être un patriote. Le Président Obama sait qu’il a un système de renseignement perfectible, qui empiète sur la vie privée des citoyens, mais il privilégie un statu quo à un bouleversement stratégique dont il ne ressortirait pas indemne au niveau politique. 

dimanche 12 janvier 2014

Le combat pour censurer Dieudonné sur Internet est perdu d’avance

Une petite musique se fait entendre depuis plusieurs jours au sujet des moyens permettant de ne plus rendre audible Dieudonné et son discours. Au-delà de l’interdiction des spectacles qui crée des débats sans grand intérêt, il est désormais question de s’en prendre à l’humoriste sur la Toile. 

En effet, depuis plusieurs années, Dieudonné utilise avec une grande intelligence les réseaux sociaux (Facebook en tête) pour assurer la promotion de ses spectacles (le coût est faible et évite des dépenses importantes auprès des régies publicitaires), fédérer sa communauté de fans et renforcer l’idée qu’il est « hors système » avec un espace dédié à l’exposition de ses idées via son site internet : www.dieudosphere.com. 

Soulignons à ce sujet que le site n’est plus accessible ; il a subi un piratage fin 2013 revendiqué par un hacker qui a au passage diffusé la liste des membres du site avec des informations personnelles les concernant. Sans prendre parti pour ou contre Dieudonné, on ne peut tolérer un acte de hacking de ce genre qui, au-delà de sa dimension médiatique évidente et éphémère (le hacker a été interviewé par des médias), a des conséquences difficilement imaginables et potentiellement néfastes pour des personnes présentées en pâture sur Internet alors que l’on se doute aisément que toutes ne sont pas racistes, antisémites, etc… 

Le piratage a réussi son but apparemment puisque le site n’est toujours pas accessible, mais il n’a fait que toucher une cible parmi des centaines d’autres. En effet, tel un hydre, Internet permet de dupliquer dans des proportions impressionnantes des informations, tant et si bien que leur suppression, c’est-à-dire leur disparition pure et simple de l’activité historique de la Toile, est quasi impossible ou tout du moins réservée à des professionnels aux compétences informatiques très poussées. 

C’est pourtant ce que cherchent à faire les pouvoirs publics en supprimant de manière légale les vidéos, textes de Dieudonné. Pour y arriver, il faut impliquer l’autorité judiciaire qui doit démontrer que telle vidéo dans son contenu enfreint la loi, puis exiger de la part de l’hébergeur (Dailymotion, Youtube, etc…) de supprimer la dite vidéo. Dans le contexte politique assez tendu que nous connaissons, on peut supposer que les principaux hébergeurs, y compris l’américain Youtube pourtant très à cheval sur le droit à tout publier, se plieraient aux injonctions de la Justice. 

L’autre solution, qui accorde une place plus importante aux internautes au détriment du politique, consisterait pour les opposants à Dieudonné à signaler systématiquement les vidéos qu’ils jugent « illicites »  (mais que revêt ce mot d’un point de vue purement juridique ?), incitant les modérateurs des plateformes à bloquer les vidéos, voire à les supprimer. Mais une telle initiative a peu de chances d’aboutir car on peut être sûr que les partisans de Dieudonné signaleront au contraire que la vidéo incriminée n’est en rien gênante. 

Dans tous les cas, l’approche envisagée actuellement pour censurer Dieudonné sur Internet est parfaitement contreproductive. On est même dans une certaine schizophrénie avec des médias qui critiquent Dieudonné et qui mettent dans leurs articles des liens vers des vidéos aux contenus particulièrement discutables, faisant de ce fait la promotion de l’humoriste qui ne peut que se satisfaire du nombre croissant du visionnage de ses vidéos. C’est ce qu’on appelle l’effet « Barbara Streisand », où ce que l’on cherche à dénoncer, à supprimer, se voit offrir une publicité sans pareil et devient connu de tous. 

Mais imaginons un instant que les hébergeurs acceptent de supprimer les vidéos de Dieudonné ; que se passerait-il ? Ses partisans mettraient à nouveau les vidéos en ligne sous un autre nom, modifieraient les informations des fichiers pour qu’ils ne soient pas repérés, se créant des codes entre eux pour savoir où les récupérer. Des plateformes inconnues du grand public seraient mises en place pour partager les vidéos entre partisans et laisser libre cours aux commentaires, sans réel filet de protection. 

Le vrai danger dans ce cas-là est que les pouvoirs publics (en particulier le Ministère de l’Intérieur avec son service de renseignement) auraient plus de difficultés pour quantifier et qualifier les informations sur Dieudonné, son public (nombre, raison sociale, etc…). Pour mieux comprendre et combattre ce que proclame Dieudonné, il n’est clairement pas dans l’intérêt du pouvoir de le pousser à se cacher et à poursuivre ses activités de manière dissimulée. 

De plus, la volonté de censurer de manière massive et sans doute prochainement de manière préventive les contenus publiés par Dieudonné pose deux problèmes majeurs : c’est dans une certaine mesure une atteinte aux droits de l’homme (rappelons qu’il y a encore quelques mois, les vidéos de Dieudonné ne posaient guère de problèmes alors qu’ils tenaient des propos sensiblement identiques à ceux d’aujourd’hui…) puisqu’une telle censure, organisée, décidée par le pouvoir, serait la porte d’entrée à d’autres censures qui ne feraient pas forcément l’objet d’un consensus des citoyens et de leurs représentants politiques. 

Mais c’est également une infantilisation des citoyens qui se dessine, via la censure. On prive l’internaute de sa liberté de jugement, de sa possibilité à confronter directement les propos de Dieudonné avec les vidéos de ses opposants (ce que les plateformes numériques permettent parfaitement). Un internaute peut très bien choisir de visionner une vidéo de Dieudonné par curiosité : devient-il pour autant antisémite ? Adhère-il pour autant aux propos de ce dernier ? Si le simple visionnage d’une vidéo implique que l’internaute est tacitement d’accord avec ce qui va être dit, cela pose de graves questions quant à la place du citoyen dans nos sociétés. 

Tribune publiée initialement le 12 janvier 2014 pour le Nouvel Observateur (Le Plus) (http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1123524-valls-veut-censurer-dieudonne-sur-le-web-une-croisade-perdue-d-avance.html)