mercredi 19 février 2014

L’Internet européen de Merkel : un torrent de critiques non méritées

Depuis hier, la presse française dans son écrasante majorité ainsi qu’une partie de la presse allemande et anglaise s’emploient à critiquer les récentes déclarations de la chancelière Angela Merkel sur ce qu’il convient d’appeler sa vision de l’Internet, dénonçant un projet « farfelu », « irréaliste »… Seule une infime partie de la presse informatique spécialisée mesure ses critiques, rappelant à juste titre qu’il ne s’agit pour l’instant que de déclarations, qui vont d’ailleurs faire l’objet de discussions lors de la rencontre mercredi entre Angela Merkel et François Hollande. 

En tout cas, l’objectif premier de la chancelière est largement atteint : susciter l’intérêt médiatique pour des thématiques (la protection des données numériques et la gouvernance d’Internet) qui ne provoquent d’habitude que peu d’enthousiasme de la part des citoyens. S’engager comme elle l’a fait avec des propositions (critiquables par ailleurs comme nous le verrons par la suite) sur des dossiers sur lesquels les politiques ne sont en général pas les plus habiles relève d’un courage et d’une habilité politiques certains. 

De quoi est-il question ? La chancelière veut construire, avec son homologue français (ce qui laisse à penser que le couple franco-allemand redeviendrait un moteur de la construction européenne sur ce sujet), « des réseaux de communication au sein de l’Europe », afin d’assurer un niveau de sécurité élevé des données des internautes européens, ces dernières ne passant plus par des infrastructures numériques américaines liées à la NSA. Rappelons au passage que la chancelière a très mal vécu sa mise sur écoute par la NSA et qu’il est peu probable qu’elle soit aussi conciliante sur ce sujet que semble l’être le président français. 

Le problème fondamental du projet de la chancelière est qu’il est un mélange d’idées intéressantes, mais très différentes, ce qui crée un image de « fourre-tout » avec le sentiment que la direction évoquée n’a d’autre destinée que l’échec. En effet, comme rappelé très rapidement par des experts, la plupart des communications numériques se font déjà au niveau intra-européen ; en revanche, l’utilisation massive de solutions numériques américaines (Google, Apple, Microsoft, etc…) est clairement une voie royale pour l’espionnage pratiqué à grande échelle par la NSA dans le monde entier. D’ailleurs, peu importe les mesures ou stratégies adoptées, l’espionnage numérique ne pourra jamais être empêché, tout au plus peut-il être ralenti. 

Angela Merkel insiste néanmoins sur plusieurs idées fondamentales pour le développement d’Internet suite aux révélations de Snowden : 

1. Il faut repenser le stockage des informations numériques, qui sont souvent hébergées dans des endroits où le cadre législatif est trop souple en matière de respect des données personnelles, avec la constitution de data-centers européens, répondant à des réglementations européennes, et contre qui les Etats et les instances européennes auraient les outils législatifs suffisants pour les contrôler (ce qui n’est pas vraiment le cas aujourd’hui). Cela signifie-t-il qu’il faille imposer aux géants numériques américains de stocker en Europe les données ? C’est un faux problème, car dans le cadre du Patriot Act, ils sont tenus de rendre des comptes aux services américains, avec les dérives que nous avons observées. Cependant, l’idée de la chancelière n’est pas absurde, dans la mesure où ce n’est qu’un moyen de justifier son vrai projet…

2. En vérité, et c’est sans doute à ce niveau que son projet est stimulant, Angela Merkel veut concurrencer les Etats-Unis en favorisant l’émergence de champions européens du numérique, capables de construire des infrastructures technologiques aussi bien pour les entreprises que pour les citoyens. L’idée est également de ne plus être aussi dépendant des Etats-Unis qui ont le monopole dans le cyberespace, aussi bien au niveau physique (infrastructures) qu’au niveau de l’information (médias, réseaux sociaux…). 

Cela suppose plusieurs champs d’actions de grande ampleur : une initiative politique forte qui ne peut se résumer au seul couple franco-allemand, une assurance que tous les pays de l’Union européenne joueront « dans le même camp » ce qui ne sera pas aisé avec les pressions américaines et un soutien à l’innovation technologique à même de lancer des géants européens du numérique. Ces « pépites technologiques » existent, mais encore faut-il les rassembler, les coordonner pour qu’elles atteignent une taille critique et qu’elles puissent œuvrer sur l’ensemble du marché européen. Cela demande également une remise à plat de la fiscalité numérique, ce qui est un chantier très sensible, mais indispensable puisque les sociétés européennes sont confrontées à un dumping fiscal de masse organisé par Google, Facebook, Amazon, Microsoft…  

Un argument en défaveur du projet souvent évoqué est le choix de l’internaute qui privilégierait les services américains. C’est à la fois vrai et faux : certes, les géants américains ont des parts de marché très confortables en Europe (contrairement à la Chine et la Russie par exemple, où des acteurs numériques nationaux sont bien implantés), mais les internautes européens, après les révélations de Snowden, seraient prêts au changement si des alternatives aussi efficaces que les services américains étaient proposées. 

Certains voient dans les annonces de la chancelière allemande la fin d’Internet tel que nous l’avons connu, avec la mise en place d’un « Schengen des réseaux ». Tim Berners-Lee, l’inventeur du World Wide Web, craint une fragmentation, une nationalisation du cyberespace. Dans le même esprit, la commissaire européenne Neelie Kroes refuse « un contrôle d’Internet par les gouvernements » et rappelle les fondamentaux du Web : ouverture, transparence et partage. 

Cette vision du cyberespace est très largement partagée mais elle souffre de plusieurs failles : le cyberespace est éminemment politique, les Etats ont par conséquent un rôle à jouer. La fragmentation ou « balkanisation » du Web (http://cyberstrategia.blogspot.fr/p/notes-de-reflexion.html) est déjà une réalité : la Chine crée ses propres infrastructures numériques pour à la fois mieux contrôler ses internautes mais aussi et surtout pour ne plus être dépendant des Etats-Unis. En réalité, l’internet que nous connaissons, souvent présenté comme universel, est plutôt américanisé. 

L’Union européenne ne peut et ne doit pas accepter d’être en retard par rapport aux Etats-Unis en matière numérique car cela joue à la fois sur sa compétitivité économique, mais également sur sa propre sécurité, comme l’ont rappelé les révélations de Snowden. Confronté à une situation économique pour le moins critique, un appui marqué au développement des technologies numériques pourrait constituer un relais de croissance intéressant. Ce qui a été fait dans le secteur aéronautique avec Airbus pourrait être réalisable dans l’industrie d’Internet, avec certes beaucoup d’obstacles à surmonter, mais l’Europe a des ressources. Les résultats ne seront pas visibles avant plusieurs années, mais plus l’on retarde le lancement de cette révolution politico-numérique, plus l’Europe sera à la traîne des autres puissances numériques. 

En outre, plutôt que d’y voir une menace pour les libertés numériques, un projet européen serait peut-être au contraire un moyen de garantir par le haut l’intégrité numérique de chaque citoyen européen grâce à des garde-fous juridiques, prenant en compte les législations nationales. Cela éviterait d’avoir à « choisir » entre les modèles américain et chinois…

On ne peut qu’espérer que les déclarations d’Angela Merkel ne soient pas qu’un effet d’annonce et qu’elle ait au contraire trouvé un moyen de relancer la machine européenne autour d’un grand projet. 

Tribune publiée initialement pour le Nouvel Observateur (Le Plus) le 19 février 2014 (http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1148658-angela-merkel-defend-un-internet-europeen-un-torrent-de-critiques-non-meritees.html)

mardi 18 février 2014

Peut-on vraiment stocker ses données en toute confiance sur le cloud?

- Le Scientific American fait état dans un récent article de la montée en puissance du "cloud" dans la vie de tous les jours : carnet d’adresse, agenda, e-mails, tâches à effectuer, mots de passe… tous ces outils sont regroupés sur le net, sauvegardés sur des serveurs. Comment les géants du web Apple, Google ou Microsoft ont-ils fait pour rendre le "cloud" de plus en plus incontournable ?
Ils sont partis d’un double constat : les internautes créent de plus en plus de contenus numériques (photos, vidéos, lourds programmes…) qui nécessitent des espaces de stockage toujours plus importants. Ces mêmes internautes ont peur également qu’en raison d’une défaillance technique ou humaine (les sauvegardes ne sont pas fiables à 100%), leur vie numérique disparaisse. 
Les entreprises concernées n’ont eu qu’à jouer sur l’idée qu’elles se chargeaient de protéger les données numériques des internautes, mettant en avance leur savoir-faire technique et leur réputation. Pour ce faire, elles ont au fur et à mesure intégrer dans leurs services classiques (messagerie, logiciel de gestion de fichiers pour Apple avec Itunes, etc…) des outils permettant (Gdrive pour Google, Icloud pour Apple, Skydrive pour Microsoft…) à chacun d’externaliser ces données, avec l’idée séduisante de pouvoir les consulter d’où on veut, le tout étant bien évidemment synchronisé. Le problème est que ce qui était au départ une possibilité tend à devenir un impératif pour profiter des services de ces entreprises. 


- Peut-on encore aujourd’hui utiliser des appareils Apple, Samsung ou autre sans devoir nécessairement stocker ses données ailleurs ? Ces entreprises font-elles en sorte qu’il soit impossible de profiter de leurs services sans confier au "cloud" ses données ? 
 L’objectif à terme est clairement que les internautes stockent dans le « nuage numérique » toutes leurs informations. Il y a toujours une possibilité pour l’internaute de passer outre ce chemin guidé, mais cela nécessite du temps, une curiosité et quelques notions en informatique (impliquant parfois des modifications en profondeur du système, ce qui fait perdre la garantie), ce dont une grande partie des internautes ne veut pas entendre parler, privilégiant le côté pratique aux enjeux sécuritaires posés par cette utilisation du web. 
Des entreprises comme Apple avec iOS ou Samsung avec son androïd retravaillé cherchent à créer un écosystème numérique à même de faire croire à l’internaute qu’il est en sécurité tant qu’il utilise les services qu’elles recommandent, ce qui est tout simplement faux, aucun système n’étant sûr à 100%.


- Pourquoi ces entreprises cherchent-elles à rendre le "cloud" incontournable ? Derrière l’argument de la praticité, poursuivent-elles un objectif particulier ? 
 Ces entreprises fabriquent des terminaux numériques qui ne sont qu’une étape dans leur stratégie globale qui consiste à gérer l’ensemble du flux de l’information et du divertissement : créer un objet qui sera acheté par un consommateur qui l’utilisera pour créer du contenu hébergé par la société créatrice de l’objet qui en monétisera le contenu. Sans le percevoir réellement, nous stockons une mine d’informations en ligne qui sont un trésor pour les sociétés de marketing qui cherchent toujours plus à cibler le client. L’heure de connexion, le temps passé sur tel site, l’utilisation de tel appareil photo, etc, permettent de nous faire rentrer dans des « cases » et ainsi de nous proposer des « offres adaptées ». De plus, ces mêmes sociétés s’arrangent pour rendre incompatibles (ou compatibles mais avec des outils tiers) leurs services avec ceux du concurrent, d’où une dépendance du consommateur qui aura tendance à renouveler son matériel chez la même enseigne.


- Le fait de confier ses données à des serveurs dont on ignore où ils se trouvent, et qui peuvent potentiellement connaître des problèmes techniques ou être piratés, devrait-il nous faire réfléchir à deux fois ? Entre les risques et les avantages, quel est le parti à prendre ?
L’affaire Snowden est un des nombreux exemples montrant qu’une confiance aveugle dans des sociétés numériques qui stockent nos informations est dangereuse pour la démocratie et notre vie privée en général. Une prise de conscience de l’importance du choix où stocker ses informations se fait jour mais elle est bridée par le manque de connaissances et l’envie des internautes pour gérer eux-mêmes leurs informations. Le stockage à domicile est pourtant désormais bien accessible avec des outils comme les NAS qui ont été simplifiés dans leurs paramétrages, mais cela a un coût et les internautes privilégient –pour l’instant du moins- des services gratuits, mais où le produit est en fin de compte l’internaute utilisateur. 
En fin de compte, ce dernier doit prendre ses responsabilités dans son utilisation du web (il signe toujours numériquement un contrat qu’il ne lit que rarement) car il n’agirait pas ainsi hors du cyberespace : serait-il ainsi disposé à stocker toute sa correspondance papier, ses photocopies de comptes bancaires chez un inconnu situé à des milliers de kilomètres, sans garantie que tout ne soit lu et partager avec des tiers eux-aussi inconnus ? On peut en douter… 


lundi 10 février 2014

Ce que l'emploi des Google Glass changerait pour la police (et pour les honnêtes citoyens...)

La ville de New York a déjà acheté quelques modèles de Google Glass pour tester l'efficacité des lunettes à réalité augmentée. Ce qui risque de poser de sérieux problèmes en ce qui concerne le respect de la vie privée.

Atlantico : La police de New York a récemment fait l’acquisition d’un petit nombre de Google Glasses, afin d’évaluer leur capacité à épauler les policiers (voir ici), notamment dans leurs missions de patrouille. Reconnaissance faciale, accès aux avis de recherche ou à la base de données criminelle : cet outil ne présente-t-il que des bons côtés ? Pourquoi ?

Maxime Pinard : Les Google Glasses apportent quelque chose de positif dans la mesure où elles sont censées améliorer le travail des policiers. Ils auront accès à davantage d’informations sur les personnes qu’ils seront amenés à interpeler, et surtout ils pourront accélérer leur travail, puisqu’ils pourront prendre des photos, voire rédiger des rapports de police. Ce peut être utile en cas de flagrant délit, mais pour d’autres situations, l’intérêt reste obscur.

En revanche, on distingue beaucoup de dérives possibles. Ne serait-ce qu’avec le Patriot Act, la police américaine dispose de larges moyens pour appréhender des gens. Un « doute raisonnable » suffit pour justifier un contrôle d’identité. Les Google glasses pourront enregistrer n’importe qui, en ce cas.
Autre problème : il faut que la police soit correctement formée à l’utilisation de cet outil, qui autrement pourrait plus gêner les agents qu’autre chose. De plus le policier aura une responsabilité extrêmement lourde à porter, et il n’est pas dit que l’accès à toutes ces informations privées n’aura pas d’impact sur sa capacité à mener une interpellation de manière déontologique.

La logique américaine aujourd’hui, à l’instar de la NSA, consiste dans l’accumulation de données : plus on collecte d’informations, plus on se dit que l’on sera assuré de ne « rien louper ». Mais trop d’informations peut empêcher de distinguer celle qui s’avère être capitale. Avec les Google Glasses utilisées par la police, le résultat sera le même : de plus en plus de personnes seront fichées, ce qui ne fera pas nécessairement baisser la criminalité.

Il est étrange que la police de New York passe par Google, une société dont le fonds de commerce est tout de même fondé sur l’exploitation des informations collectées. Les policiers se rendraient alors dépendants d’une seule société pour effectuer leur travail. Or on sait que Google a travaillé avec la NSA ; on ignore donc, au final, où seraient stockées toutes ces informations.

Atlantico : Lorsqu’une personne est arrêtée, le policier pourrait avoir accès à toutes les informations la concernant en temps réel. Quels problèmes cela pose-t-il en termes de respect de la vie privée ?

En vérité la vie privée n’existe plus ; l’individu est quasiment mis à nu, alors que dans bien des cas il n’a absolument rien à se reprocher. Les policiers qui contrôleraient une personne pour un fait divers auraient accès à l’historique de toute sa vie. Ce serait très clairement l’avènement du Big Brother numérique. N’oublions pas que les Google Glasses servent les intérêts de leur concepteur vis-à-vis de son moteur de recherche. Ces lunettes puiseront dans la capacité de recherche de Google, qui est aujourd’hui phénoménale. Et il est sûr et certain que les données finiront par être piratées. Des groupes comme Anonymous se sont déjà amusés à intervertir des informations ; le système Android n’est absolument pas sûr à 100 %.

Atlantico : Finalement, l’éventuelle adoption de Google Glasses par les policiers américains n’équivaudrait-elle pas à l’ajout de quelques caméras supplémentaires dans un espace public déjà largement surveillé ?

En théorie oui, mais en réalité on franchit une nouvelle étape. Il faudrait d’abord se demander si cela apporte réellement davantage de sécurité, et ce que devient cette quantité d’information. A Paris, ville toujours plus quadrillée par les caméras de surveillance, le ciblage de l’individu en temps réel avec toutes ses informations personnelles n’est pas encore à l’ordre du jour. Les Google Glasses, elles, donnent accès à une masse d’information pour l’instant inégalée.

Atlantico : Si les missions des policiers sont filmées par ces Google Glasses, cela veut-il dire que des personnes, qu’elles soient suspectées ou non d’avoir commis un crime ou un délit, peuvent se retrouver dans une base de données sans même le savoir ? Sait-on ce qu’il adviendra de toutes les données stockées ?

Aujourd’hui aux États-Unis, si un contrôle est mené à tort par des policiers, on n’a droit qu’à un simple mot d’excuse. On ne dispose d’aucune garantie que le policier équipé de Google Glasses, en cas de contrôle abusif ou erroné, supprimera l’information selon laquelle il a interpelé telle personne. De plus, les Google Glasses, comme tout autre outil technologique, peuvent être piratées. Les bases de données n’étant pas infaillibles, n’importe qui peut accéder à une masse d’information phénoménale sur un quartier ou une population donnée. A terme, ces informations peuvent être monnayées, même par la police, pour du ciblage publicitaire. Les forces de police éviteront de le faire dans un premier temps, car ce serait un mauvais calcul politique, mais qui sait de quoi l’avenir est fait, surtout quand la somme d’informations sera devenue conséquente…

Atlantico : Peut-on imaginer que les technologies s’améliorant, des policiers marchant dans la rue puissent avoir accès grâce à la reconnaissance faciale à toutes sortes d’informations sur les personnes rencontrées, sans même avoir à les arrêter ?

Tel est le but, à terme. On se dirige vers un système à la Minority report : acquérir toujours plus d’informations pour désigner des profils types de personnes suspectes. Plus la base de données sera riche, plus elle sera utilisée. A tel point que lorsque des policiers croiseront une personne qui n’est pas fichée, cette dernière semblera suspecte, car inconnue des services. Pourquoi n’a-t-elle pas été enregistrée avant ? Les dérives potentielles sont colossales, pour des résultats très faibles en comparaison.


Propos  recueillis par Gilles Boutin le 6 février 2014


lundi 3 février 2014

Snowden prix Nobel de la Paix 2014 ? Quelles conséquences géopolitiques ?

Les révélations de Snowden l’été dernier sur le système d’écoutes massives orchestré par la NSA et d’autres agences gouvernementales ont créé deux clans : ceux qui voient en l’ancien agent de la CIA un traître, qui a dévoilé au grand jour le fonctionnement de la NSA, mettant (en partie du moins) en danger la sécurité nationale (selon les dires des responsables du renseignement), et ceux au contraire qui le présentent en héros, défenseur des libertés individuelles contre le Big Brother numérique américain. 

Les deux camps ont des points de vue qui se défendent, même si dans les deux cas, ils tendent à exagérer une réalité qui est bien plus complexe. En effet, la médiatisation des révélations de Snowden, facilitée par un travail en réseau des organes de presse sans précédent, a amplifié la portée du travail de l’ancien agent américain. Les actions de la NSA et des autres agences étaient en grande partie connues par ceux qui s’intéressent à ces thématiques, même s’il faut souligner qu’ils furent eux-mêmes surpris par l’ampleur du phénomène. 

Snowden a en revanche eu le mérite de porter à l’attention du grand public un danger (les écoutes massives, non contrôlées, servant les intérêts à la fois politico-sécuritaires et économiques d’une super puissance numérique) qui a des conséquences dans les vies personnelles et professionnelles de l’ensemble des internautes. Néanmoins, je ne partage pas l’enthousiasme de certains qui y voient les prémices de grands bouleversements, avec une prise de conscience accrue des enjeux cybernétiques et une profonde modification des comportements des internautes. Il est très difficile aujourd’hui d’analyser avec certitude les conséquences à moyen et long terme de l’action de Snowden. 

C’est dans ce contexte qu’il convient d’analyser la proposition de deux parlementaires norvégiens de présenter le nom de Snowden pour le prix Nobel de la Paix 2014, lui donnant ainsi une seconde chance après avoir été proposé l’an dernier par un professeur suédois. Tout en reconnaissant le fait que Snowden avait enfreint des lois et qu’il avait « porté atteinte aux intérêts en matière de sécurité de plusieurs pays », les parlementaires affirment qu’il a contribué à « l’établissement d’un ordre mondial plus pacifique et stable ». 

On peut être surpris par cet argument dans la mesure où il semble pour le moins prématuré de constater une stabilisation et une pacification de l’ordre mondial, les révélations de Snowden n’étant pas encore terminées… De plus, on peut avoir du mal à comprendre le lien entre Snowden, son travail et les enjeux géostratégiques mondiaux. Les révélations de Snowden ont créé des tensions entre les Etats-Unis et leurs alliés, qu’ils espionnent à grande échelle à des fins sécuritaires mais aussi dans le cadre d’une intelligence économique omniprésente. Les réactions allemandes et brésiliennes ont été les plus virulentes, même si l’on notera la retenue générale des dirigeants politiques, qui agissent de la même façon que l’allié américain, mais avec des moyens beaucoup plus faibles. Qui plus est, dans ma dernière tribune, je démontrais via l’analyse d’un discours du Président Obama sur le sujet, que les Etats-Unis n’avaient pas l’intention de modifier leur stratégie, et qu’ils poursuivraient leurs écoutes, tant que leur sécurité (et sans doute plus…) serait en jeu. 

En réalité, Snowden a surtout montré que la super puissance numérique américaine était un colosse aux pieds d’argile, capable d’un côté d’écouter le monde entier quasiment en temps réel, mais incapable de l’autre côté de colmater rapidement les fuites d’un de ses agents. Rappelons que les services américains ne savent toujours pas le nombre de documents dérobés par Snowden… Ce dernier, réfugié en Russie, a affirmé ne plus rien avoir en sa possession, mais on se doute qu’il a laissé des documents compromettants pour les Etats-Unis à des journalistes de confiance, comme en témoignent les pseudo-révélations divulguées au compte-goutte par la presse. Ces dernières permettent de ne pas oublier le lanceur d’alertes et de lui assurer ainsi une relative sécurité. 

Snowden a-t-il des chances de devenir prix Nobel de la Paix ? Rappelons qu’il a été en seconde position du classement du Time en décembre 2013, après le Pape François. Cela montre que les médias ont pris en compte son rôle et son importance, mais qu’ils n’ont pas été jusqu’à en faire « la personnalité de l’année », ce qui aurait créé une vaste désapprobation de l’Administration américaine et de tous ceux qui le considèrent comme un traître. 

Les pronostics pour l’attribution du prix Nobel ont très souvent été contredits par le résultat final, l’Académie Nobel jouant souvent la surprise, comme pour renforcer son pouvoir à la fois médiatique et symbolique, mais sans aller jusqu’à une provocation extrême, ce qui serait ainsi perçu par les Etats-Unis, si Snowden remportait le prix. Imaginons un instant la situation : le Président Obama (2009) et l’ancien agent de la CIA (2014 ?) récompensés du même prix ! Nul doute que cela créerait un émoi sans précédent et aurait des conséquences sur la crédibilité du Comité Nobel. Qui plus est, il y a fort à parier que Snowden ne viendrait pas récupérer son prix, de peur d’être arrêté et extradé aux Etats-Unis. Cela créerait également une image symbolique saisissante, puisque les Etats-Unis, si enclins à se proclamer les défenseurs de la démocratie et des libertés individuelles, seraient présentés par leurs adversaires comme un pays liberticide qui entend museler ses opposants. On imagine aisément l’ironie d’une telle situation du côté de Pékin ou de Moscou… 

Que Snowden ait fait preuve d’un grand courage pour renoncer à une existence normale en dévoilant de telles informations confidentielles, cela ne prête guère à débat. Aujourd’hui dans une situation précaire, il n’est plus qu’un pion utilisé par la puissance qui l’héberge (la Russie). Il ne peut plus retourner dans son pays sous peine de passer sa vie en prison. Il est le dommage collatéral d’une diplomatie basée sur la Realpolitik : peut-être croyait-il à un bouleversement des sociétés et des pouvoirs en place, avec une redéfinition des cartes des influences dans le cyberespace ? Mais il n’a pas pris en compte les intérêts complexes des états qui, tout en se méfiant de l’avancée des Etats-Unis en matière numérique, profitent de leurs échanges avec ces derniers pour mener leurs propres cyber-politiques.  

Snowden peut être considéré comme un idéaliste qui aura eu le mérite d’avertir de la politisation et de la conflictualité du cyberespace. Mais isolé dans son combat, la valeur de son travail risque d’être éphémère. Or, un prix Nobel est censé marquer l’Histoire (même si des erreurs ont souvent été commises dans l’attribution du prix) ; Snowden le méritera sans doute un jour, mais le choisir maintenant ne serait pas une bonne stratégie. On consacrerait un travail en partie réalisé et on mettrait encore plus la pression sur un homme qui cherche à retrouver une vie normale, comme en témoigne sa récente candidature au poste de recteur de l’Université de Glasgow…

Tribune publiée initialement pour le Nouvel Observateur (Le Plus) le 31 janvier 2014 (http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1139150-snowden-prix-nobel-de-la-paix-pourquoi-cette-recompense-arriverait-trop-tot.html)