lundi 9 novembre 2015

Anonymous, une "marque" en perte de vitesse

Pour promouvoir un produit, on mène en général une campagne de marketing afin d’attirer l’attention du potentiel consommateur, en lui faisant espérer une nouveauté à même de le faire acheter. La même technique peut être utilisée pour des organisations qui souhaitent médiatiser leur action, avec le même risque qu’à trop promettre, on suscite de la déception chez la cible. C’est exactement ce qui s’est passé avec la dernière opération des Anonymous, Opération KKK (pour Ku Klux Klan). 

L’objectif était de diffuser publiquement une liste d’un millier de noms de personnes liés au KKK aux Etats-Unis le 5 novembre 2015, date symbolique pour les Anonymous puisque c’est le 5 novembre 1605 que l’attentat de Guy Fawkes contre le Parlement britannique fut déjoué (pour rappel, les Anonymous portent un masque avec l’effigie de Guy Fawkes). L’annonce de la diffusion avait été faite fin octobre, mais en raison de maladresses aussi bien sur la forme que sur le fond, l’opération me paraît être un fiasco (prévisible) sur toute la ligne. 

Rappelons que ce n’est pas la première fois que les Anonymous s’en prennent au KKK. En novembre 2014, des Anonymous avaient mené des cyber actions contre des membres du KKK qui avaient menacé des manifestants de Ferguson, suite à la mort d’un jeune noir tué par un policier blanc. Ils avaient ainsi détourné des images du KKK avec un effet médiatique immédiat et pris le contrôle du compte twitter de l’organisation raciste.

Un an plus tard, le temps nécessaire à l’opération semble-t-il, les Anonymous mettent donc à la disposition de tous une liste de noms, la plupart associés à des comptes Facebook ou Google Plus. Cette liste fait suite à une fausse liste publiée quelques jours avant par des personnes se présentant en tant qu’Anonymous, rappelant la faiblesse de cette « organisation non organisée », à savoir que chacun peut s’en réclamer et mener des actions dont l’efficacité a des répercussions sur l’ensemble du mouvement.

La liste est précédée d’un texte explicatif, où il est question d’une forme de résistance contre le racisme, avec des passages surprenants où les organisateurs de l’Opération KKK se livrent à une présentation sociologique rapide de l’organisation KKK, soulignant qu’ils partagent avec eux quelques points communs, en cela qu’ils sont pour la plupart pauvres comme eux, qu’ils s’opposent à la surveillance de masse et qu’ils veulent préserver leur liberté de pensée ! 

Cette mise en avant de leurs points communs est assez grotesque, bien qu’elle soit compensée par de justes critiques sur le contenu du message du KKK. Les Anonymous précisent enfin que certains membres de cette liste sont dangereux, certains sont des sociopathes, d’autres non. Bref, il n’y a aucune hiérarchie dans cette liste ce qui est pour le moins problématique et laisse planer le doute sur l’ensemble des membres de cette liste, avec certaines personnes qui y ont été mentionnées alors qu’elles ne sont en rien affiliées au KKK ! 

Soulignons que pour établir cette liste, les Anonymous ont utilisé la technique du OSINT pour Open Source Intelligence Strategies, qui consiste à collecter des informations à partir de sources ouvertes. En d’autres termes, les Anonymous ne se sont pas livrées à du hacking de haut niveau pour cette opération qui au final, et cela a été critiqué par d’autres Anonymous, fait plus de publicité au KKK qu’elle ne lui nuit. Pour une organisation raciste qui ne compte que quelques milliers de membres aux Etats-Unis, l’Opération KKK leur a permis de mieux faire connaître leur structure web, à travers les blogs des membres, les moyens d’entrer en contact avec d’autres membres dont bien souvent, les pages Facebook sont accessibles directement sans besoin de s’identifier. 

On pourrait penser qu’il ne s’agit que d’un échec temporaire, mais le mouvement Anonymous, du moins dans sa version numérique, perd directement et durablement de sa crédibilité en cas d’opération semi-ratée ou ratée. L’époque des opérations complexes, qui faisaient appel à des membres aux compétences informatiques poussées, capables de s’introduire dans les infrastructures informatiques sensibles de la cible et de lui causer des dommages importants, semble révolue. Cela est peut-être dû aux arrestations en 2012 de membres influents du mouvement qui avaient le savoir-faire nécessaire pour des opérations d’envergure. Reconstituer des équipes opérationnelles et efficaces prend beaucoup de temps (la confiance entre chaque membre) et nécessite pour les candidats d’accepter le risque d’être arrêtés et poursuivis en justice. 

Anonymous est aujourd’hui une marque qui perd sans mauvais jeu de mot de son identité et de sa force, car l’expression est utilisée pour des opérations très diverses, aux méthodes et résultats inégaux. Anonymous est devenue une appellation pour contester, sensibiliser, mais ses moyens semblent insuffisants pour ses ambitions qui demeurent structurellement peu lisibles. 

Bien que la symbolique autour des Anonymous demeure puissante et suscite des vocations et des mouvements d’action (cf la Marche des millions de masques qui s’est tenue à Londres jeudi soir qui a d’ailleurs dégénéré en affrontements avec la police), Anonymous conserve des faiblesses structurelles trop importantes pour croître efficacement dans le cyberespace. 

Les Anonymous sont peut-être une étape historique essentielle, mais juste une étape en fin de compte, de l’hacktivisme dans le cyberespace. Il me semble que ce dernier va se développer de plus en plus, mais en petites structures mobiles et organisées autour de projets précis, aves des entités focalisées sur les multinationales par exemple, d’autres sur les institutions. Elles se distingueront par leurs méthodes d’action et leurs objectifs politiques et médiatiques, qui seront évidemment à apprécier individuellement. L’hacktivisme représente une infime partie de la société civile dans le cyberespace, mais il doit être pris très au sérieux par les autres acteurs du cyberespace car il peut déstabiliser ce dernier en peu de temps et engendrer des réactions dont l’ampleur est à aujourd’hui insoupçonnée. 

Tribune publiée initialement pour le Nouvel Observateur (Le Plus) le 9 novembre 2015