jeudi 4 février 2016

La détention de Assange illégale selon l'ONU : une victoire médiatique plus que politique

Si l’on souhaitait enseigner en école de communication la création d’un buzz médiatique, les dernières pérégrinations de l’affaire Julian Assange en constitueraient un exemple parfait. Le fondateur de Wikileaks, en fin connaisseur de la diffusion de l’information à l’heure des réseaux sociaux, s’est mis en scène ce jeudi en annonçant qu’il se livrerait à la police britannique le 5 février si le groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire (GTDA) tranchait en sa défaveur, ce qu’il n’a pas fait, jugeant sa détention illégale. 

Ce groupe avait été sollicité par Julian Assange qui avait épuisé tous les recours juridiques pour se défendre des accusations de viol et d’agression dont il se serait rendu coupable lors d’un séjour en Suède. La stratégie d’Assange est redoutablement efficace, et très visible : il sait pertinemment que les décisions du GTDA n’ont rien de contraignant et qu’elles ont avant tout une valeur symbolique. 

En effet, outre le fait que la plupart des décisions défavorables du GTDA ont été adressées à des Etats guère démocratiques jusqu’à présent, il serait un peu gênant pour des pays comme l’Angleterre ou la Suède d’avoir un discours sur les droits de l’homme après avoir reçu un avis négatif. Il ne faut cependant pas surestimer la portée de l’événement qui est avant tout une victoire médiatique plus qu’une réelle victoire politique.  

La position de Julian Assange demeure en vérité assez compliquée et on peut douter que cette victoire médiatique aboutisse à une résolution du conflit qui l’oppose à plusieurs acteurs puissants. Depuis 2012, il est retranché à l’ambassade d’Equateur qui lui a accordé l’asile politique, lui évitant ainsi une arrestation des forces de police britanniques qui aurait abouti à une extradition vers la Suède voire à terme vers les Etats-Unis qui demeurent en réalité son principal adversaire. 

Les autorités britanniques ont d’ailleurs rappelé après l’annonce du (faux) coup de poker de Julian Assange qu’elles seraient obligées de l’arrêter s’il sortait de l’ambassade vu qu’il est sous le coup d’un mandat d’arrêt européen. Elles font ainsi pression sur le fondateur de Wikileaks et relativisent mécaniquement le « succès » de la décision du GTDA. 

Quels enseignements peut-on tirer de cet énième rebondissement dans l’affaire Julian Assange ? Rappelons en premier lieu que ce dernier bénéficie de quelques soutiens de poids comme Edward Snowden ou des parlementaires, mais pas d’Etats (hormis l’Equateur qui l’héberge dans son ambassade). Il est donc toujours dans une situation d’insécurité et peut perdre toute protection en cas de revirement du président Rafael Correa. Le revirement de ce dernier est peu probable vu la décision du GTDA qui fait passer indirectement l’Equateur pour un pays défenseur des droits de l’homme. Cependant, n’oublions pas qu’en octobre 2015, des médias américains avaient évoqué des tensions entre le pouvoir équatorien et Julian Assange, celui-ci étant soupçonné d’avoir divulgué des informations sur les relations entre l’Equateur et l’entreprise italienne Hacking Team spécialiste en logiciels de surveillances électroniques massives. Rien depuis n’a filtré, mais on peut faire l’hypothèse que Julian Assange demeure un moyen de pression dans la stratégie diplomatique équatorienne pour embarrasser la diplomatie américaine. 

Cette dernière est d’ailleurs extrêmement silencieuse ces derniers mois et semble poursuivre une stratégie d’attente et de mise en avant de ses partenaires pour ne pas trop s’exposer. En effet, on parle avant tout de l’Angleterre et de l’affaire du coût élevé en temps de crise économique de la surveillance devant l’ambassade équatorienne qui avait été révélé dans la presse, et de la Suède qui veut entendre comme témoin Julian Assange avant une possible mise en examen. 

Les Etats-Unis ont en réalité tout intérêt à ce que l’on oublie Julian Assange et à éviter qu’il ne fasse la une des médias. Ce dernier a un champ d’action limité en étant réfugié au sein de l’ambassade : certes, il donne de temps à autre des conférences sur internet et partage son avis sur les projets de loi numérique dans des pays comme la France mais l’âge d’or des révélations orchestrées de main de maître par Wikileaks est désormais révolu, d’autant plus que de nombreuses tensions ont secoué l’organisation l’an dernier. De plus, Julian Assange s’est plaint à plusieurs reprises de sa situation, se déclarant comme prisonnier et malade, ce qui n’est pas pour déplaire aux Etats-Unis. 

Julian Assange a encore des supporters parmi les défenseurs des libertés civiles mais globalement, il est isolé. Souvenons-nous de sa demande d’asile le 3 juillet dernier auprès de la France qui avait été refusée dans un temps extrêmement court et ce alors que des révélations sur les écoutes américaines à l’encontre d’officiels français étaient à nouveau faites ! 

Le fondateur de Wikileaks est un pion au sein de l’échiquier de la Realpolitik mondiale : par son action, il a favorisé l’émergence de lanceurs d’alerte mais il s’est condamné indirectement à une vie faite de privation de liberté et de contrôle, bref tout ce qu’il dénonçait. La situation pourrait changer positivement le concernant si la Suède revoyait sa position, mais cela ne pourra pas se faire tant que la justice suédoise ne pourra pas l’interroger, même au sein de l’ambassade (ce qui a failli s’organiser récemment). De nouvelles négociations sont donc à prévoir entre la justice suédoise, les autorités équatoriennes et Julian Assange pour essayer de trouver un arrangement, à supposer toutefois que la stratégie de certains acteurs (Assange et l’Equateur) ne soit pas justement de ne pas trouver d’arrangement…


Tribune publiée initialement pour le Nouvel Observateur (Le Plus) le 5 février 2016